j'y pense…

Le Cully Jazz à Dom – Jour 5

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Hier, je t’ai raconté ma croisière de lundi sur le bateau d’un capitaine arménien.

Et hier soir, j’ai fait un autre voyage. Un voyage immobile. Un de ces voyages qu’on fait sans bouger, juste comme ça, parce que la musique qu’on écoute n’a pas de patrie, si ce n’est celle qu’on appelle Terre.

Je sais pas toi, mais l’appellation « Médecins sans frontières » ne m’a jamais complètement convaincu. Je comprends tout à fait le sens, et je le respecte et l’estime. Mais au niveau du strict sens des mots, la négation des frontières, leur abolition ne me paraît pas souhaitable. Pour la faire courte, je pense que l’on ne peut pas respecter les différences si l’on n’accepte pas qu’il y ait une frontière.

Parce que c’est grâce à la frontière qu’il y a entre toi et moi que nous pouvons dialoguer. Sinon, nous sommes dans l’indifférenciation, dans la fusion. Mais bon, c’est juste pour dire. Et tu vas bientôt comprendre les pourquoi de cette intro.

Le concert d’hier soir était celui de deux frères, avec leur groupe, augmenté d’une section rythmique (basse/batterie), avec un invité spécial. Ça en fait du monde!

Ces deux frères sont Amine & Hamza Mraihi, leur groupe s’appelle The Band Beyond Borders.

J’aime beaucoup ce nom de groupe. Je préfère « au-delà des frontières » à « sans frontières ». Ce nom me dit qu’on ne nie pas les frontières; on les franchit, on les transcende. Nous sommes différents, des frontières nous séparent, nous distinguent, et notre force notre richesse viennent du fait que nous les traversons pour nous rencontrer, nous enrichissant mutuellement.

Amine & Hamza sont tunisiens, installés depuis quelques années en terre vaudoise. Amine joue de l’oud, Hamza du qanun et chante aussi parfois.

Leur groupe est formé d’un violoniste indo-suisse, Baiju Bhat, dont nous aurons l’occasion de reparler en fin de semaine. À côté de lui, le saxophoniste Valentin Conus. Et à l’autre extrémité de la scène, l’indien Prabhu Edouard, qui appartient à une corporation pour laquelle j’ai un immense respect: les joueurs de tabla. Tu sais, ces gens qui peuvent te démettre une épaule avec une chiquenaude tant la puissance de frappe de leurs doigts est grande.

À ce groupe sont venus se joindre pour l’occasion le bassiste Jean-Pierre Schaller et le batteur Maxence Sibille.

Et enfin, en “special guest”, l’accordéoniste français Vincent Peirani

Tous ces musiciens se retrouvent — parmi d’autres — sur le dernier CD des deux frères:

(liens: QobuzDeezeriTunes)

Leur musique est vraiment “Beyond Borders”. Elle a bien sûr des racines arabes, mais porte en elle de multiples résonances, dues notamment à la présence d’instruments qui n’appartiennent pas à cette culture: le saxophone, les tablas (et autres percussions indiennes), la basse et la batterie jouent un rôle de soutien qu’à certains moments, j’ai trouvé un poil trop discret. Maxence Sibille mesure tellement ses frappes que les cymbales, qui peuvent être parfois assourdissantes, étaient souvent ici à peine audibles. À l’inverse, mais là, il est question de la sono, la grosse caisse envoyait des infrabasses un tantinet envahissantes à mon goût. Mais je m’y suis vite fait.

Dès le premier morceau, le public était conquis. Les présentations, faites d’une voix intimiste par Hamza, provoquaient souvent de joyeux éclats de rires dans la salle. Une sorte de comique de répétition autour du soi-disant problème que représentait la présence de l’accordéoniste, Vincent Peirani, lequel répondait par des piques bien senties… Et à propos de Peirani, moi qui n’aime pas beaucoup l’accordéon, j’ai énormément apprécié son jeu. Tout en finesse, mais capable d’une puissance majestueuse. Il était l’an passé à Cully et j’avais hésité. Si j’avais su…

L’énergie développée par ce band est vraiment bienfaisante. Certains passages, lents, méditatifs, prennent le temps de se déployer. Mais peu à peu, la température monte, et l’énergie s’exprime. Dans “Lullaby for Leo” par exemple. Le début est en effet de nature à aider le petit Léo (le fils d’Amine) à s’apaiser et s’endormir. Son oncle Hamza vocalise quelques notes très apaisantes. (Sur l’enregistrement du CD, il y a même un ensemble à cordes). Mais au bout de quelques minutes, après un court silence, Amine lance un motif au rythme plus soutenu, et l’ensemble démarre dans un développement presque funky. À la fin du titre, j’ai failli m’exclamer (mais j’ai pas osé) “Ah ben c’est sûr, il doit bien dormir, Léo, après ça!”.

Autre exemple: Hamza présente le dernier morceau en disant (en substance) qu’ils vont terminer avec un morceau énergique qui s’appelle… “spleen”. Le début est effectivement très “spleen”. Mais très vite, on comprend pourquoi il l’ont choisi pour terminer leur concert. Quelle énergie! Et dans la dernière ligne droite, on assiste à un dialogue entre le qanun de Hamza et les percussions de Prabhu (je ne me rappelle pas s’il s’agit des tablas ou d’un petit tambourin duquel il tire une gamme de sonorités hallucinantes). Ce dialogue prend presque des allures de battle, qui lorsqu’elle s’achève provoque un tonnerre d’applaudissements qui s’éteint très vite, histoire de ne rien rater de la suite. Le morceau se termine comme il a commencé, intime, dans un decrescendo accompagné par un fondu au noir des lumières.

Et là, lorsque la musique s’est tue, lorsqu’elle a fini de résonner dans le silence – remarquable qualité d’écoute de la part du public, c’est immédiatement que la foule s’est levé comme une seule femme (ben oui, y a pas de raison…) pour une standing ovation enthousiaste.

Standing ovation qui a été répétée à l’issue du bis.

Je n’étais pas bien placé pour faire de bonnes photos, en voici tout de même deux (pour couvrir toute la scène), histoire de pas dire qu’y en a pas eues:

(Vraiment pas terrible, hein…)

Ils seront cet été au Montreux Jazz.

Bon.

Je suis à peu près à mi-parcours de ce festival. Jusqu’ici, je n’ai connu que des concerts mémorables, dont je suis à chaque fois ressorti en me disant que c’était le meilleur.

Va bien.

À demain!

Une réflexion sur “Le Cully Jazz à Dom – Jour 5

  1. Bloqué un moment au jour 3, j’ai depuis fait quelques sauts de puce jusqu’à ce Jour 5, cliquant et découvrant tout yeux et oreilles ouvertes cette vidéo subtilement métissée sur le site de Prabhu Edouard…

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